Révélation religieuse et expérience ecclésiale

Christos Yannaras

Università di Atene

Révélation religieuse et expérience ecclésiale

 

(Article from the symposium organized by International Institute Jacques Maritain, Trieste, in frame of Forum Orient-Occident in May 2004 in Rozzaco, Italy)

Qu’est-ce que les termes connaissance et révélation peuvent définir exactement? Avec le terme connaissance on signifie la réception et l’élaboration critique par l’intellect humain des informations que nous procurent les sens. La validité des informations et la rectitude de leur élaboration critique sont a vérifier. La vérification présuppose n’importe quel homme sain d’esprit et en santé de sens. La vérification de la connaissance se réalise par l’observation, la répétition de l’observation sous les conditions des observés (expérimentation) ou par le moyen d’une méthode de vérification reconnue par tous (mathématique, logique formelle, etc.).
Nous appelons Révélation la réception par l’intellect humain d’informations qui, cette fois, ne sont pas fournies par le sens, mais par un facteur transcendant à travers une intervention merveilleuse dans la réalité humaine. La validité des informations révélés ne peuvent être soumises à aucun control – la révélation ne peut pas être vérifiée ou démentie. La provenance métaphysique de l’information révélée lui attribuit un prestige absolu, la rend incontestable. Il est bien probable que l’homme ne puisse comprendre les informations révélées, que la révélation ne puisse correspondre aux conditions de nos méthodes de vérification reconnues par tous. Mais leur provenance métaphysique les rend obligatoirement vérifiables pour l’homme.

Chaque religion apporte une révélation – elle se constitue grâce à une révélation. Parmi les signes distinctifs du phénomène religieux, s’inscrit inéluctablement une doctrine “dogmatique”: cela veut dire, un nombre de “dogmes”, d’informations qui ont le caractère d’axiomes, de principes obligatoires, à cause du fait qu’elles proviennent “par révélation”. Il s’agit d’une connaissance indépendante de l’expérience sensible, insubordonnée aux contrôles et aux méthodes de la science, un don offert par Dieu à l’homme.
Le fait que la religion fait partie du phénomène humain de façon diachronique avec les mêmes manifestations toujours et partout, nous indique que la religiosité représente une nécessité de la nature de l’homme. Nous rappelons naturelles les nécessités (pulsions) instinctives, qui ne peuvent être contrôlées par l’intelligence et la volonté.
On inscrit la religiosité parmi les manifestations de la pulsion d’autoconservation (Selbsterhaltungstrieb): cela veut dire qu’elle s’inscrit parmi les exigences de l’ego psychologique, définit par le besoin d’être armé de certitudes incontestables, de connaissances bien garanties. Avant tout défini par le besoin d’être armé de certitudes et de connaissances de caractère métaphysique.
L’inconnu provoque un sentiment de terreur à l’être humain, on ressent l’ignorance comme une menace. C’est la nature humaine qui réagi en panique face à l’incertitude. Elle ne peut supporter le caractère inexplicable et énigmatique de l’existence, de sa cause et de son but. Elle ne peut supporter la réalité inintelligible du mal, de la corruption de la chair, de l’éphémère de l’individualité. Face à la mort, l’être humain est prit par le vertige de l’absurdité.
Les religions offrent à l’homme l’assurance de certitudes garanties par la révélation. Elles offrent des vérités révélées et par conséquent incontestables, fortifiés par le prestige absolu de leur provenance transcendantale. En dépit de tout progrès humain au domaine du développement intellectuel et du savoir scientifique, toute menace fatale, le poussera instinctivement à se réfugier aux cotés de n’importe quel protecteur surnaturel. La parole qui dit que “dans un avion qui traverse une zone de turbulences, il est impossible de trouver un homme athée”, est très réaliste. Cette religiosité instinctive exige d’être revêtue du prestige d’une révélation.

Pour que la révélation soit “objectivement” localisée, elle s’identifie avec la forme même des dogmes – de la même manière que le sacre s’objectivise sous la forme des idoles sensibles (fétiches, statues, représentations). La lettre des formulations est idolâtrisée, afin que la fidélité à la lettre puisse garantir la certitude psychologique d’une révélation méritoire de respect et la certitude de la possession (de façon privilégiée) de la vérité.
C’est la raison pour la quelle une partie des pratiquants ne cesse de confirmer l’inspiration divine et de façon immédiate de leur écritures sacrés: ils ont la croyance qu’il s’agit de textes écrit ou dictés (au point près) par Dieu lui même (en leur langue, qui est de principe “sacrée”). Pour la même raison ils sont prêts à se massacrer mutuellement à cause d’éventuelles violations de la lettres des dogmes, prêts à dépecer ou faire brûler sur un bûcher les auteurs de la violation. Il est facile pour les pratiquants d’une religion de calomnier, de diffamer, de machiner d’horribles manières d’extermination morale ou physique de leurs adversaires “hérétiques”. La panique qui domine l’être humain dès que ses “convictions” religieuses sont mises en question semble inexorable, de même que l’agressivité qu’ils manifestent face à ceux qui essaient de les ébranler.

Le christianisme, en tant qu’événement ecclésial est apparu dans l’Histoire ayant des caractéristiques qui le situaient aux antipodes de la religion naturelle. La différence radicale se précise, avant tout, à la négation du caractère individualiste de la religion. Ce n’état pas par hasard que les Chrétiens ont dès le premier moment défini leur identité avec le terme hellénique ekklhsia (ecclessia). L’ecclessia de la cité, détenait dans le monde hellénique un sens très différent par rapport à ce qu’aujourd’hui nous comprenons avec le mot assemblée: les Hellènes se rassemblaient à leur ecclessia ayant comme but premier non pas la discussion des problèmes de la vie commune, mais, avant tout, la réalisation et la manifestation de la cité. La cité différait de la simple cohabitation qui vise à faciliter la satisfaction des besoins de la vie pratique. La cité représentait le mode de la collectivité qui visait avant tout à la réalisation commune d’une coexistence “selon la vérité” – à la “vraie vie”, la “vie en vérité”. Et la vérité pour les Hellènes signifiait le mode qui procure à l’existence la liberté par rapport au temps, au changement, à la corruption de la chair. Ils identifiaient ce mode avec le logos: l’ordre logique selon lequel les existants existent dans l’univers – l’ordre qui fait de l’univers un cosmos (ornement).
Ce contenu du terme ecclessia exprimait également l’identité (particularité) de l’expérience des Chrétiens. Les Chrétiens se rassemblaient au repas de l’eucharistie afin de réaliser et de manifester un mode d’existence en commun, un mode de vie “selon la vérité”, une réalisation de la “vraie vie”. Si pour les Hellènes la réalité de la “vraie existence” (de l’existence libérée de la mort de la corruption de la chair) constituait l’ordre logique de l’univers (le logos qui détermine les formes des étants, et la co-formation de leurs mutuelles relations, la seule existence, libéré de toute condition ou prescription, pour les Chrétiens, est uniquement la réalité de la personne en tant que principe causal du fait existentiel. Dès les premiers moments de sa vie historique l’Eglise se réfère à un Dieu-Trinitaire: Trinité des Personnes qui constituent l’Etre divin en tant que réalité existentielle.
L’expérience ecclésiale, spécifie dès le premier moment, que “Dieu est amour” (1 Jean 4,16). On ne dit pas que l’amour est une qualité divine, que Dieu d’abord existe et qu’ensuite il a de l’amour. Non. La phrase “Dieu est amour” démontre la même chose quel la phrase: “Dieu est trinitaire”. Les deux phrases signifient le mode qui “permet” à Dieu d’être ce qu’il est – d’être Dieu. Ce mode n’est pas l’immortalité, l’omnipotence, l’omniprésence, l’omniscience. C’est la liberté de toute nécessité existentielle, liberté par rapport à toute prédétermination de l’existence (prédétermination par une essence-nature). Les noms Père, Fils, Esprit déclarent, en notre langue humaine l’existence qui se réalise non pas comme un étant individuel préconditioné par sa nature-essence, mais ils démontrent la réalisation de l’existence en tant qu’unicité révélée à l’événement de la relation, de l’autodépassement, de l’amour.
Grâce au nom Père notre langue peut démontrer que l’hypostase concrète de Dieu n’existe et ne se fait connaître comme une individualité en-soi. Elle existe et se fait connaître comme celui qui engendre le Fils et procède l’Esprit. Ce qu’est le Père ne se manifeste pas par le signifiant divinité, se manifeste par le signifiant paternité: la paternité déclare la liberté illimitées et indéterminée de Dieu qui existe à cause du fait qu’il aime et cette liberté se certifie par le fait qu’il engendre le Fils et procède l’Esprit.
Il en est de même avec le Fils: Il existe sans que son existence précède la filialité, sans être soumis aux prédéterminations d’une individualité en-soi. Ce qu’est le Fils se manifeste par sa filialité volontaire et non pas par sa divinité essentielle (nécessaire: imposée par la nature-essence). Il est Dieu, parce qu’il existe comme Fils du Père: son existence correspond et renvoi à la volonté vivifiante du Père.
Il en est de même avec l’Esprit. Le mot déclare l’altérité hypostatique et active qui existe à mesure qu’il renvoie “in acto” à l’être amoureux du Père. Il s’agit de l’Esprit du Père en équivalence (au niveau de la langue) avec le Fils-Logos du Père. L’Esprit “procède” du Père (du Principe Causal de la liberté existentielle) et déclare par sa propre existence ce qui est propre à Dieu: l’identité divine en tant qu’amour vivifiant et créateur.

Ce trois mots: Père, Fils, Esprit récapitulent, on pourrait dire la révélation que l’évangile de l’Eglise apporte. Si l’existence personnelle est réellement libre de toute prédétermination (nécessité) de nature-essence, alors Dieu peut exister en tant qu’être humain (à la personne du Christ) et l’être humain (existence personnelle à l’image de Dieu) peut exister selon le mode de la liberté existentielle de Dieu.
Mais cette révélation ne constitue pas un savoir qui peut être transmis en tant qu’information. Si le mot ecclessia est un élément de l’identité du Christianisme, le même mot déclare non seulement un mode d’existence nouveau, mais, en même temps, un mode de connaissance: nous arrivons à la connaissance de la vérité que l’Eglise évangélise, à mesure que nous faisons part au mode de relations qui constituent le corps ecclésial. C’est seulement à travers l’expérience que l’on peut connaître la vérité de l’Eglise, seulement à travers la participation à l’amour ecclésial en tant que mode d’existence.
Nous appelons apophatisme le refus d’épuiser la connaissance à sa formulation linguistique – le refus d’identifier la compréhension des significations à la connaissance des signifiés. Il est impossible d’apprendre à nager en étudiant les règles de la natation et il est également impossible de connaître le vraie éros par correspondance. De la même manière, il est exclu de pouvoir connaître la révélation de l’Eglise à travers des études théologiques et des analyses rationnelles. Nous ne pouvons la connaître qu’en participant à l’ascèse que le corps de l’Eglise pratique en commun (à la pratique de l’autodépassement et de l’autodonation) que la sagesse de l’expérience ecclésiale a institué.
La religiosité instinctive et impulsive altère l’événement ecclésial – nous parlons alors, d’une religiosation de l’Eglise. La connaissance empirique se transcrit en principes idéologiques, en dogmes, qui fortifient l’individu égocentrique avec des convictions de validité métaphysique. Et l’épreuve ecclésiale de l’ascèse se transforme en une loi morale, bien codifiée à la quelle se soumet l’ego narcissique avec la certitude d’un effort méritoire.
La religiosation de l’événement ecclésial annule la révélation, qu’elle considère comme étant un savoir par principe infaillible. Mais, l’expérience de l’Eglise confirme avec le réalisme de Paul que nous voyons à présent dans le miroir, d’une manière énigmatique […] que notre science est partielle, notre prophétie est partielle (1 Cor. 13,9; 13, 12). L’espoir de l’Eglise est mode d’existence insubordonnée à nos conceptions de la réalité crée: un mode de liberté par rapport au temps, à l’espace, à la perceptibilité des sens, au savoir que l’on acquiert moyennant notre cerveau matériel.
Aux antipodes des exigences de la religion instinctive, les pères du désert, dans la tradition ecclésial parlent d’une ignorance supérieure à toute connaissance. Et Saint Maxime le Confesseur certifie que si je dois dire si Dieu existe ou non, je serais plus proche à sa propre vérité si je dirai qu’il n’existe pas, étant donné que Dieu est totalement différent de tout ce que moi je connais comme mode d’existence. C’est uniquement à travers de semblables remarques qu’il sera peut-être possible de délimiter la relation entre révélation et expérience ecclésiale.